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Otez moi ce café que je ne saurais boire !

En dépit de l’adoption d’une nouvelle constitution présentée aux partenaires occidentaux de la Tunisie comme étant un texte moderne et progressiste, l’espace public se voit encore encadré par une norme culturelle rigide, composée d’obligations et d’interdits issus d’une lecture rigoriste des textes religieux et d’un conservatisme hérité de génération en génération.

Dernier exemple en date et un des plus absurdes, celui du harcèlement incessant infligé aux proprios de cafés ayant décidé d’ouvrir leurs établissements durant le mois du jeûne, leurs clients aussi n’ont pas été épargnés.

Autre exemple, ce groupe de jeunes Tunisiens qui, dimanche dernier, a manifesté devant les locaux du ministère de tourisme bouteilles d’eaux et cigarettes à la main pour réclamer le droit élémentaire de ne pas jeûner ouvertement. Outre l’indignation prévisible des religieux, l’initiative a provoqué l’ire des internautes de tous bords, la foule déchaînée a réclamé des sanctions contre les briseurs de jeûne et ce sans dire le nombre d’insultes adressées à cette bande de «fils de satan », blasphémateurs notoires effrontés.

Cette « religiosité » ou conservatisme outrancier sont formulés dans un langage emprunté à l’islamisme. Déjeuner en public en plein mois du Ramadan étant jugé insultant pour la culture Tunisienne, islamique dans son essence et dangereux pour le consensus identitaire. En vertu de quoi le ministre de l’intérieur en personne, excusez du peu, a fait une sortie médiatique rappelant qu’il était là pour protéger la majorité assoiffée et affamée par le jeûne du déchaînement de la minorité insolemment libre d’user de ses droits.

Incroyable mais vrai ! Heureusement encore que les autorités n’ont pas décidé de poursuivre les jeunes en question pour « trouble à l’ordre public ». Ce motif bateau souvent invoqué, la loi séculière servant ici de paravent à un rappel à l’ordre religieux.

Encore plus consternant, cette classe politique presque unanime qui n’a pu lever la moindre entorse aux préceptes de la coutume et du consensus identitaire. Aujourd’hui, même les voix séculières modérées hésitent à contester ces aberrations ouvertement : enfermées dans le piège identitaire, elles craignent de passer aux yeux de la populace, des islamistes et des conservateurs pour des ennemies de l’authenticité arabo musulmane. Prendre une position claire et tranchée étant trop coûteuse en terme de popularité.

D’autant plus que le cœur du problème c’est cette forme de dualité, ce paradoxe qui imprègnent le pays : en privé ou dans des espaces semi-publics, on consomme de la culture « profane », on rêve de partir vivre pleinement sa liberté chez les européens et les américains, en public, on se montre soucieux d’afficher son identité musulmane, en évitant par exemple de pratiquer un droit fondamental : boire un capuccino dans un café avant de se mettre au travail !

Ces deux sphères de la vie sociale du Tunisien évoluent en parallèle, mais la norme religieuse demeure hégémonique dans l’espace public et se manifeste plus particulièrement les jours du mois de Ramadan.

On retrouve la même difficulté dans le domaine juridique. En principe, chaque Etat détermine sa propre version de la légalité et de l’attachement à la notion très compliquée de l’identité, le plus souvent en incorporant dans sa législation des principes de droit modernes, tout en reconnaissant d’autres attributs rattachées à l’histoire et à la culture du peuple en question. Cette ambivalence, jusqu’à présent, limite les possibilités de faire évoluer la vie publique. Là encore, en effet, l’imposition de la règle de droit ne détermine pas nécessairement la pratique réelle des tribunaux, de l’administration et surtout celle de la société.

D’ailleurs, le risque est qu’en acceptant la « Daechisation » des normes sociales en matière de mœurs et de comportement, l’Etat Tunisien consolide sa politique d’alliance tacite avec les islamistes, gardiens officiels de l’islam, pour faire régner la piété au sein de la peuplade. La constitution d’un Etat, présumé moderne et qui se respecte, vient pour faire rempart contre toute hégémonie d’une majorité quelconque contre les droits fondamentaux d’une ou de plusieurs minorités car si les Tunisiens attachés aux réformes démocratiques et libertaires ne trouvaient plus protection auprès de l’Etat contre l’abus de la majorité et des fondamentalistes la vague d’espoir d’une libéralisation future est condamnée à s’écarteler sur le mur des rétrogrades.

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