Économie

Carburant subventionné, démagogie ou humour noir ?

Le prix de l’essence est un sujet d’actualité qui revient régulièrement dans le débat public Tunisien. Les hausses brutales de prix décidées par les gouvernements successifs depuis un bon moment enragent nos citoyens, surtout nos automobilistes.  Même s’il n’est pas possible de prédire les fortes fluctuations des cours du baril sur les marchés internationaux, du moment qu’elles dépendent davantage du monde de la spéculation et de la géopolitique, on peut tout de même prouver que l’Etat Tunisien profite très bien de la structure actuelle du prix de vente de l’essence. Essayons de décortiquer le prix à la pompe pour avoir quelques éléments de réponse.

Le coût du litre d’essence en Tunisie ne repose que sur des coûts variables. Il y a bien sur, en premier, le pétrole brut et son transport ainsi que le raffinage. Le prix du baril de pétrole varie en fonction de l’offre et de la demande sur le marché international. Le pétrole consommé en Tunisie vient, pour sa plus grande partie du marché international. Il est très important, dans ce sens, de prendre en compte les variations du dinar Tunisien dans le coût d’acquisition.

Une baisse du prix du baril ne se traduit pas forcément par une baisse du coût de l’essence lorsque notre dinar national continue sa dégringolade face au Dollar ! Explication. Le prix actuel payé en Tunisie se base sur celui du Brent à Londres et est négocié en dollars américains. Ainsi, si le baril est à 100 $ US et que le dinar Tunisien est à parité de 0.41 avec le dollar américain, le coût du baril pour nous sera donc de 240 dinars. Mais si le dinar Tunisien vaut 0.37 $ US, il nous faudra débourser plus pour les mêmes 100 $ US. Le même baril va donc coûter 270 dinars.

De ce fait, même si les cours du pétrole ont chuté en 2014 et en 2015, la chute dinar a rendu plus chère l’acquisition du pétrole ; les marges de raffinage et de détail dans certains marchés ont augmenté et il y a toujours les taxes appliquées sur les produits pétroliers qui sont demeurées exorbitantes, la TVA a même augmenté d’un point suite à la loi des finances de 2018 ! Voilà pourquoi le prix de l’essence n’a peut-être pas baissé autant que certains l’auraient souhaité.

La marge de raffinage, quant à elle, correspond aux coûts estimés pour produire l’essence, le kérosène, le diesel et le mazout notamment. Cette marge inclut également une marge de profit pour le raffineur, en général une filiale d’une pétrolière. La marge de raffinage a tendance à beaucoup varier au cours d’une année, et ces changements sont souvent expliqués par des travaux d’entretien ou des incidents qui retardent le travail. En réalité, les mouvements sur les marges de raffinage demeurent assez mystérieux ! S’ajoute enfin la marge du détaillant. C’est la marge de la station de service que nous appelons communément dans notre pays : « El Kiosque ».

Ensuite nous rajoutons les taxes qui s’appliquent sur les carburants : la TVA (taxe sur la valeur ajoutée de 19%) et le droit de consommation. Ces deux taxes totalisent un taux avoisinant les 60 % et s’appliquent sur une base qui regroupe l’ensemble des coûts : pétrole, marge de raffinage, transport, marge du détaillant. Oui, c’est plutôt surprenant, l’Etat taxe doublement un produit dit subventionné !

On pourrait même aller jusqu’à remettre en cause cette qualification de « produit subventionné » du moment que l’Etat reprend de la main droite ce qu’il a donné de la main gauche !  D’ailleurs, on remarque bien sur le tableau suivant que les taxes sur la litre d’essence dépassent de loin l’écart entre le prix calculé et le prix appliqué !

Précisons dans ce cadre, que le coût de l’essence en Tunisie ne comporte pas de partie fixe contrairement à d’autres pays comme le Canada. Que le prix du pétrole monte ou descende, que le baril soit à 50 $ ou à 100 $, il y a des coûts qui sont figés dans le litre d’essence que le consommateur Canadien achète comme par exemple la taxe d’accise fédérale ou la taxe pour financer le transport collectif. Espérons que ce genre d’idées noires ne frôlent pas les cranes de nos dirigeants !

Nos amis Canadiens justement sont arrivés à estimer la proportion de chaque composante qui entre dans le calcul du prix de l’essence et ce sur la base d’observations faites dans les dernières années [1]. Cette étude donne la configuration suivante :

Ce schéma peut être généralisé pour l’ensemble des nations importatrices de pétroles, sauf que pour des pays comme la Tunisie ou la France les taxes perçues par l’Etat représentent la part la plus importante du prix du carburant (69 % du sans plomb et 65 % du gazole en France) [2]. Cette situation nous interpelle encore une fois sur cette appellation de « carburant subventionné » répétée à longueur de journée par nos « médias », nos « économistes » et nos dirigeants et nous pousse à nous demander si le fait d’insister pour que cette idée ne soit enracinée en maintenant une ambiance de confusion généralisée ne relèverait-il pas, dans le cas d’un pays comme le notre, de la démagogie ou de l’humour noir ? A vous de juger !

[1]  http://www.caaquebec.com/fr/sur-la-route/interets-publics/dossier-essence/composantes-du-prix-de-lessence

[2]  https://www.lci.fr/conso-argent/hulot-diesel-au-prix-de-l-essence-mais-combien-payez-vous-vraiment-de-taxes-sur-les-carburants-1506129.html

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