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Cette jeunesse au-delà de l’entendement

La Tunisie d’aujourd’hui, d’innombrables bureaux dans un long couloir lugubre et étroit. Chaque bureau est chargé de te dire avec le sourire aux lèvres en suspendant furtivement l’usage du Spider Solitaire, d’aller voir ailleurs s’ils y sont.

La bureaucratie érigée en religion, la déshumanisation quand elle atteint son paroxysme. Tout est subtilement ficelé pour que tu vomisses tes tripes, ta motivation et ta joie de vivre. Ce pays est un labyrinthe dont on ne sort pas, ou alors jamais indemne. Dégâts psychologiques irréversibles.

Placée en dérivation sur ce vieux système rouillé qui ne tourne pas rond, subsiste tant bien que mal, l’ultime richesse de ce pays, sa jeunesse, incomprise, inécoutée, diplômée chômeuse, joyeuse quand-bien-même il n’y aurait pas de quoi l’être.

Dansante, enivrée de toutes sortes de paradis artificiels plus ou moins prohibés mais qu’importe au fond, les paupières closes, légère, insouciante, cultivant des rêves au-delà du ciel et des horizons. Créative malgré les verrous de l’âme infligés par le gap abyssal des générations. Le gouffre hermétique séparant les vieux décideurs de ces jeunes gouvernés insolents.

On a eu l’occasion de voir en Russie, une jeunesse tunisienne étincelante, civilisée, volontaire, irrésistible, en rupture complète avec un Etat et des institutions qui n’arrivent pas à être en phase avec le formidable élan juvénile.

Ces jeunes qui sont méprisés chez eux, considérés comme minables, invisibles, microscopiques, égarés, drogués et infâmes mais qui, en dépit de tout ce qu’on veut bien leur reprocher attirent la convoitise des pays développés.

La Tunisie n’exporte rien de mieux, rien de plus, que sa jeune matière grise.

Pourquoi donc, leur confisque-t-on le droit élémentaire d’être écoutés, d’être considérés comme des citoyens à part entière et non comme de petits sujets immatures qu’il convient de diriger et de réprimander au moindre écart, ou conduite inhabituelle jugée en tant que tel ?

Pourquoi diable s’evertue-t-on à les pousser vers la sortie avant de pleurnicher en chœur de leur supposé manque de patriotisme ? Qu’est-ce que le patriotisme, ma foi ? Les avis divergent, mais peut-on, du moins, s’accorder que l’ère des sacrifices sur les autels, qu’importe la légende invoquée, est définitivement révolue.

Pourtant l’Etat n’arrête pas de broyer du jeune. Lois liberticides, exclusion de la vie politique et de la chose publique, des postes importants, placés en marge de la société, emprisonnés pour un rien, empêchés de s’aimer, empêchés de respirer.

Que cette jeunesse, continue d’être ce qu’elle est, une jeunesse belle et époustouflante, qu’elle continue de vivre pleinement, de respirer à pleins poumons, au mépris des regards obliques, qu’elle continue de danser, de se déhancher, de revendiquer ouvertement sa différence, d’exprimer toute l’étendue de son art, de sa grâce, d’éclabousser la planète de son génie, de son insolence, de sa légèreté. Qu’elle continue de veiller indéfiniment, faut bien que des âmes charitables gardent la joie, en pénurie dans ce pays, d’un quelconque vol ou acte de vandalisme. Parce que nul n’a le droit de nous tuer, nul n’a le droit de nous étouffer, de nous pourrir l’existence. Parce qu’on n’a pas à s’excuser d’être ce que nous sommes, de jouir de son « insoutenable légèreté de l’être », de danser, les paupières fermées, les yeux injectés d’ivresse. Parce qu’à cette jeunesse, si belle, demain appartient inévitablement.

* Photo de  Rochdi Belgasmi prise par Marwen Farhat

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