À La Une Santé

Chloroquine, la triste vulgarisation du débat scientifique

En ces temps de confinement, on constate, impuissants que le débat scientifique ne se fait plus dans son écosystème habituel, via des études randomisées, une méthodologie soignée et une rigueur scientifique mais dans les réseaux sociaux par le commun des mortels.
Les arguments avancés n’obéissent à aucune règle scientifique mais au ressenti populaire. On croit savoir et cela suffit. Le complotisme s’invite dans les discussions. La population paniquée pense détenir la vérité parce qu’une vidéo sur Youtube le dit ou une publication sur Facebook. L’opinion publique met la pression sur les gouvernements dépassés et l’exécutif se plie, hélas.
La vérité scientifique obéit à des niveaux de preuve et des grades validés. Cela peut aller d’une preuve scientifique établie, à une présomption scientifique voire un faible niveau de preuve. On parle d’un niveau 1, le plus solide, quand on dispose d’essais randomisés de forte puissance (quand le design de l’étude inclut deux bras de traitement avec une comparabilité possible et un nombre suffisant de patients) ou une méta-analyse d’essais randomisés bien menés (méthode scientifique permettant de combiner les résultats d’une série d’études randomisées). Ce qui n’est bien entendu pas le cas des études du professeur Raoult sur la chloroquine où le bras contrôle n’existe pas et où l’étude n’inclut qu’un faible nombre de patients. Ceci ne veut pas dire que cette substance est forcément inefficace mais que les preuves de son efficacité ne sont pas suffisamment solides pour la prescrire.
Si les autorités ont décrété une autorisation de son utilisation dans des cas sévères, c’est une décision exclusivement politique. Dans l’urgence, on ne sait plus quoi faire, encore plus quand on est dans un poste de responsabilité, surtout que la médecine semble pour l’instant démunie face au COVID-19 et se contente de faire de la réanimation symptomatique de base et d’espérer un dénouement heureux pour les patients.

C’est triste que l’on soit arrivé à cette cacophonie pseudo-scientifique où les plateaux télés sont investis de personnes dont le QI ne dépasse pas le celsius de leur température rectale, qui pérorent avec une assurance déconcertante sur des sujets qu’ils ne connaissent ni d’Ève ni d’Adam, qui décrètent, qui autorisent, s’insurgent et valident une décision purement scientifique dont les retombées impliquent la vies de dizaines milliers de patients.
C’est aussi hallucinant de voir des médecins dont les spécialités n’ont rien à voir avec la réanimation, la pneumologie ou l’infectiologie donner un avis subjectif sur la question comme s’il s’agissait d’analyser un match de football. On ne s’improvise pas statisticien ni scientifique.

Il faut dépassionner le débat scientifique. Un traitement ne devient pas efficace à mesure du nombre de personnes qui y adhèrent. Une pensée à tous ces patients suivis pour des pathologies chroniques traités par de la chloroquine au long cours et qui ne savent plus aujourd’hui vers quel sain se vouer pour trouver ce traitement en rupture de stock.

Il y a quelques jours démarrait un essai européen randomisé (DISCOVERY) destiné à évaluer l’effet de quatre traitements expérimentaux contre le COVID-19 dont la chloroquine. Cet essai inclura environ 3000 patients et nous apportera les réponses scientifiques nécessaires pour contrer cette maladie.
Le problème avec le buzz autour de l’hydroxy-chloroquine, c’est qu’on aura bien du mal à convaincre les patients de bénéficier d’autres traitements dans le cadre de cette étude.

En attendant, n’écoutez que les experts, ne succombez pas aux aboiements des meutes de stupides et des médias, donnez votre avis sur un film, un match, un bouquin mais de grâce, laissez la science aux scientifiques.

Dans le même contexte

Carburant subventionné, démagogie ou humour noir ?

Mejdi Mtir

Six ans sans notre Chokri Belaïd

Khalil Béhi

Le gouvernement à la conquête du secret professionnel

Mejdi Mtir
Chargement...