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Effet Werther et suicide par contagion

En 1774, Goethe a publié son premier roman, qui est également le premier roman épistolaire allemand « Les Souffrances du jeune Werther (Die Leiden des jungen Werthers) [1] » . L’œuvre fut un tel succès que les jeunes de l’époque imitèrent le personnage principal « Werther » en adoptant ses manières, son style vestimentaires et pour certains, allant même jusqu’à copier sa fin, à savoir son suicide par arme à feu. Une vague exceptionnelle de suicides par pistolet s’ensuivit alors, sur toute l’Europe.

La « fièvre werthérienne » était si intense que le livre fut interdit durant une cinquantaine d’années dans plusieurs pays, marquant tout de même les esprits pour être le premier phénomène de suicide par contagion amorcé par l’unique média de l’époque, le livre.

200 ans après, un sociologue américain David Philipps, a démontré que la forte médiatisation des suicides peut conduire à une augmentation considérable de leur propre fréquence. Depuis, plusieurs études conduites dans le monde [2] ont confirmé ses travaux.

Même si le suicide reste souvent lié à plusieurs paramètres et à une configuration individuelle et extérieure bien complexe, Il est maintenant validé que les médias ont un effet catalyseur.  Les exemples ne manquent pas : +11.7% de hausse des suicides après celui de Kurt Cobain, +23% (pour les personnes âgées de 45 à 59 ) après celui de Dalida et +40% (pour la ville de Los Angeles) après celui de Marylin Monroe.  Il avait même été constaté [3] une chute de taux de suicide dans la ville de Detroit après une grève de presque un an des journaux.

Et en Tunisie ?

Il est peut être imprécis de dire, et sans l’appui d’une étude statistique sérieuse, que les médias tunisiens ont participé à la hausse depuis 2011 des suicides par immolation ou depuis 2 ans des suicides des enfants, mais les faits sont malheureusement là. Les événements suivent le même modèle décrits par la théorie.

Un matraquage de faits divers en relation directe avec le suicide peut également être constaté facilement sur les médias tunisiens. Une simple fouille rapide dans un des médias électroniques les plus populaires en Tunisie, révèle la très grande récurrence de ce sujet en un laps de temps assez réduit : ici une moyenne de 11 articles par semaine pour un seul média, pour son seul support web.

Une forte fréquence de publication d’événements traumatisants comme le suicide entraînera nécessairement une plus forte probabilité d’exposition des sujets vulnérables, comme les enfants et les adolescents. Et par un mécanisme d’identification et une sorte de mimétisme chez les plus sensible des individus, ainsi que par la levée du tabou du suicide et sa banalisation , le passage à l’acte peut devenir plus facile, plus « à la portée ».

Que faut il faire alors ? Un black out médiatique est-il la solution ?

L’Organisation Mondiale de la Santé s’est penchée très sérieusement sur le sujet et publie régulièrement des recommandations [4] pour éviter l’effet Werther. Ces recommandations qui sont loin d’être respectées par nos médias, préconisent des mesures simples et très efficaces, qui ont pour but d’amorcer un effet inverse [5] à l’effet Werther:  A savoir, ne pas normaliser le suicide, ne pas le banaliser. Ne pas mentionner les endroits et les méthodes des suicides afin de ne pas donner d’idées aux âmes sensibles. Enfin, fournir toutes les informations relatives aux aides existantes pour personnes en détresse.

Il est très urgent de prendre ces mesures simples qui s’imposent pour faire tarir l’hémorragie du suicide. Les médias sont appelés à faire preuve de plus de prudence et de responsabilité en traitant de ce sujet sensible. C’est vrai qu’en évoquant à tout va le suicide, vous pourriez booster les statistiques de votre site, augmenter considérablement votre nombre de clics et la visibilité de votre média, mais que valent tous ces chiffres si vous incitez par votre approche, les personnes les plus fragiles, les plus exposées à se suicider ?

[1] http://www.livre-et.fr/livret/fichiers%20pdf/Werther.pdf

[2] http://www.mindframe-media.info/__data/assets/pdf_file/0016/5164/Pirkis-and-Blood-2010,-Suicide-and-the-news-and-information-media.pdf

[3] https://jamanetwork.com/journals/jamapsychiatry/article-abstract/490296?redirect=true

[4] http://www.who.int/mental_health/resources/preventingsuicide/en/

[5] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8897665

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