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Eloge du frérisme

Je n’ai pas eu la chance d’être comme vous, beau, riche, cheveux gominés, parcourant le pays et la planète, « jouant de l’amour comme on joue de la vie », multipliant les conquêtes aux sourires inoubliables, les cheveux fous et les douces créatures onctueuses. J’ai la gueule à me voir refuser le visa du bonheur, sans vergogne ni hésitation. Sur la frontière de la dignité, j’ai été refoulé comme une vulgaire mouche, comme un nuisible.

Je n’ai pas la coupe de cheveux du bonheur, ni la posture, ni l’attitude, ni même la marque de caleçon.

« Nous les gueux, nous les peu, nous les riens, nous les chiens ». A cet extrait du poème de Léon Gontran Damas, je rajouterai un volet non moins important : Nous le kitsch. En deçà de la mode et du bon goût admis et consacré par la bienséance.

N’a-t-on pour autant pas le droit d’exister ? Croyez-vous réellement qu’il n’y a d’autre définition de l’esthétique et de la plénitude que celle présentée par les magazines et les leaders d’opinion de la modernité comme l’ultime réussite ?

Alors, oui, un comprimé hallucinogène sous la langue, une bouteille de bière dans les tripes et l’ivresse dans l’âme, j’arbore des gestes amples et stéréotypés, les paupières fermées. Sur un son répétitif qui s’apparente à une convulsion du solfège je danse et m’élève au-dessus de tout, peut-être même que je vole. Le réel est plus flexible que vous ne le pensez.

Ma vie n’est pas nécessairement pire ou plus vide que la vôtre. Détrompez-vous. Je ne suis peut-être pas un moins que rien. Je suis quelque chose au-delà de votre entendement. Je suis un concept insaisissable, en somme, celui de la liberté par dessus toute autre considération, celui de l’égalité face au droit au bonheur. J’ai le droit d’être heureux, de m’abandonner dans le néant, sans chercher à m’aligner sur les exigences du mimétisme de l’époque. J’ai le droit d’être moi-même, sans veiller à l’harmonie des couleurs de mes atours, ni à celle de mes gestes ni même à employer des expressions et jouer le visage qui vous siérait.

« Mwaher frérr » et vous pouvez pleurer le kitsch, maudire le Dieu qui m’a créé et les parents qui m’ont inculqué l’art de ne pas être comme vous.

Merci et au revoir.

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