Économie

Explique-moi ton budget, je te dirais qui tu es

L’économiste québécois Pierre Fortin affirme que l’austérité, pour un gouvernement, c’est « un budget dans lequel l’État vise à réduire la partie de son solde budgétaire qu’il contrôle en ralentissant ses dépenses et/ou en haussant ses impôts». C’est ce qu’ont fait de nombreux pays depuis 2008. On pense à la Grèce, bien sûr, au Portugal, à l’Espagne mais également à notre cher pays, du haut de ses 3000 ans d’histoire !

Tu as surement entendu quelque part, cher lecteur, des bruits selon lesquels l’Etat Tunisien était entré depuis quelques années sous la tutelle du Fonds Monétaire International (FMI) et que ce dernier nous dictait une politique d’austérité.  Ces bruits ne sont hélas pas de simples médisances. Il s’agit même de faits avérés.

Cependant, avant de décortiquer ces faits, expliquons deux notions essentielles en relation étroite avec le solde budgétaire et la politique d’austérité. Commençons par ce mot magique qu’est la « croissance » et l’autre mot qui fait moins rêver : « la dette publique ».

La croissance en économie, c’est tout simplement l’augmentation de la richesse d’une nation. Faire de la croissance économique pour une nation c’est augmenter sa richesse et puisque par malheur nous vivons dans un monde capitaliste, Il sonne comme une évidence, qu’il vaut mieux être riche et prospère que pauvre et en galère.

Dans ce contexte, il est utile de rappeler que la Tunisie, depuis 2011, n’a fait qu’une croissance qui oscille entre 0% et 1,5%. Ce que toi, cher lecteur, tu n’as certainement pas manqué de remarquer, car tu ne vois l’augmentation de la richesse nulle part à part chez ton voisin, le contrebandier, peut-être.

Pour ce qui est de la dette publique, elle représente l’ensemble des engagements financiers de l’Etat, des administrations locales et de la Sécurité Sociale que nos responsables successifs ont contracté en notre nom – difficile de rajouter qu’ils l’ont également fait en notre intérêt- et qui seront remboursés comme tu l’as déjà deviné par retranchements itératifs sur notre budget.

Pour information, le déficit public actuel pèse 68 Milliards de dinars en Tunisie soit 70% du PIB ce qui veut dire en termes plus simples que ce que nous devons à nos bailleurs est égal à notre production nationale de biens et services sur l’année. Ceci pour t’amener à imaginer le scénario dans lequel tous les Tunisiens se lèvent chaque bon matin pour aller créer de la valeur ajoutée pendant 300 jours sans dépenser un seul millime dans le seul but de collecter le montant que nous devons.

Cela dit, si on avance ce ratio, ce n’est que pour dire qu’on fait partie des pays les plus endettés par rapport à leurs moyens et que la situation est vraiment critique mais cela, tout le monde le dit, tout le monde semble le savoir.

Revenons maintenant à notre déficit budgétaire et au choix d’une politique d’austérité dans une situation de fort endettement, qui est actuellement la caractérisation idoine pour notre pays. Il est clair que l’Etat ne peut se permettre ni d’avoir des déficits budgétaires ni un endettement important car cette situation l’entraine rapidement dans un cercle vicieux qui finit souvent par la faillite ou la mise sous tutelle et l’histoire de notre pays en témoigne.

Comment ? Je vous explique : Pour que la dette se réduise il faut, c’est élémentaire, que le déficit soit moins important que les remboursements, c’est à dire que nous dégagions un petit surplus pour payer nos emprunteurs. Or, la seule chose qui puisse faire mécaniquement augmenter les recettes de l’état pour pouvoir rembourser c’est la croissance. En d’autres termes, augmenter les richesses par l’investissement et la consommation permet de dégager encore plus d’impôts dans les caisses du trésor public.

D’ailleurs, quitte à vous surprendre, même ce fonctionnaire qui git dans son bureau et ne fait rien de la journée, celui-là, cher lecteur, va dépenser son salaire en faisant ses courses dans l’épicerie du coin, paiera un loyer et des intérêts sur son crédit. Il fera par conséquent tourner la machine productive sauf, bien entendu, s’il achète les « glibettes » turques et le cake soudanais ou fait son plein d’essence dans le garage du voisin.

Dans ce sens, qu’on le veuille ou pas, le seul outil qui reste dans les mains de l’état pour soutenir la croissance c’est bel et bien son budget. On s’attardera dans un autre article sur les moyens à la disposition de l’Etat pour intervenir économiquement mais l’essentiel est de savoir que c’est soit à travers le budget soit à travers la monnaie.

Ainsi, dans le cas du pays aux 3000 ans d’histoire avec son budget déficitaire et sa dette élevée, faire le choix de mettre un frein à l’investissement public et aux dépenses qui stimulent la consommation mènera probablement au recours à l’endettement pour boucher le trou budgétaire.

On doit cependant préciser que l’endettement, en lui-même n’est pas problématique tant que c’est un bon endettement. On considère qu’une « bonne » dette est celle qui sert à financer des investissements productifs, seuls capables de générer les ressources capables de rembourser la dette. Mais il est très difficile de distinguer, dans les dépenses de l’Etat Tunisien ce qui est productif de ce qui ne l’est pas. D’ailleurs, tout a l’air improductif dans ce bled, me diriez-vous…

Chose plus étonnante, les réflexions du FMI ont évolué dans les dernières années. En juin 2015, le FMI émettait un message contrastant avec la ligne traditionnelle à propos de l’austérité. Le grand titre de ce message était : « La dette ? Ne vous en préoccupez pas trop !» Bien sûr, dit le FMI, certains pays doivent réduire leur endettement de façon urgente (Grèce, Italie, Japon, entre autres), mais beaucoup devraient se prévaloir des taux d’intérêt exceptionnellement bas pour leurs besoins en financement, apprendre à vivre avec l’endettement, mettre l’austérité sévère en veilleuse et laisser l’endettement par rapport au PIB diminuer avec le temps, à mesure que leur économie croît, tout en respectant une bonne hygiène budgétaire.

Si le FMI a fait marche arrière sur sa politique de cette décennie, pourquoi nous, Tunisiens, nous nous embêtons à faire l’élève sage et docile.

Même si mon récit est quelque peu alarmant, Je te demande de ne pas désespérer, cher lecteur, car l’Etat est contrairement à un débiteur normal, immortel mais cela tient à la condition de bien choisir sa politique économique.

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