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Fuir le pays comme la peste

Champions du monde de l’émigration clandestine. Au moins champions du monde en quelque chose. Gagner la mer, défier les vagues, se tuer en essayant de tuer l’ennui. Euthanasie de la platitude. Au diable la légalité, qu’importe les discours moralistes qui fusent, les médias qui disent qu’il ne faudrait pas. Léguer à la mère patrie, du vent et de l’incompréhension.

Laisser derrière soi un pays qui n’a pas su vendre du rêve à ses enfants, une élite qui ne sait même pas dissimuler son mépris, son dédain, quand elle s’adresse aux sous-classes de la République. Quitter les cieux faussement bleus, vers la grisaille salutaire, pour le bleu des yeux et les mèches génétiquement blondes. Echanger le froid dans l’âme contre le froid Celsius.

De concert, les parvenus comme les miséreux, les malandrins au même titre que les vertueux, les diplômés via leurs attestations, les simples d’esprit armés de leur désespoir. Tous, absolument tous, s’organisent en interminable flux migratoire de l’enfer vers d’autres horizons. Rien de plus légitime que de vouloir changer d’air, surtout quand ce dernier est irrespirable.

Tenter le coup, tout risquer pour l’infime perspective de salut même si d’aucuns racontent que l’eldorado a un puissant arrière-gout d’errance.

Que les politiques condamnent, que les sociologues justifient, que l’humanité s’émeuve, peut-on reprocher au citoyen du monde d’user de son droit humain, article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme: « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat. Toute personne a le droit de quitter tout pays y compris le sien et de revenir dans son pays. »

Chômage, exploitation quand tu trouves du boulot, lois liberticides, pas le droit de vivre librement ta sexualité, pas le droit de revendiquer ouvertement tes opinions politiques et religieuses, contrôles policiers qui tournent mal, pas le droit de voler un baiser à sa bien aimée, privés de dignité, inflation insoutenable, pression sociale étouffante, et puis, l’ennui et le désespoir. Voir sa vie défiler, se résumer à perpétuer des fonctions biologiques élémentaires, bêtement, sans éclat ni génie.

Alors, oui, quitte à froisser l’orthodoxie, quitte à irriter la bienséance ou mettre à mal les concepts fondateurs sacrés, indiscutables, qui font que nous nous prenons pour ce que nous ne serons jamais, partir, n’importe où, n’importe comment, quitter la table, s’en aller sans le moindre regret, sans projets, mais commencer par partir et voir ensuite, s’apparente à de la résistance. Fuir n’est pas la solution ? Peut-être, oui. Mais pourquoi prétendre que c’est définitivement le problème, le plus grand mal ?

Pourquoi diable réduire l’épanouissement personnel, individuel, à celui de toute la société ? Pourquoi annihiler ceci et sacraliser cela ?

Au-delà du droit de circuler librement, il y a plus important, plus inaliénable encore, le droit de désespérer, de perdre foi en sa patrie, le droit d’être étranger dans son propre pays et de s’exiler outre les frontières géographiques artificielles qu’on n’a ni dessiné ni cautionné. Le droit de disposer librement de son spleen et d’agir en conséquence. En somme, le droit de partir.

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