Billets Société

Génération incertaine

Arrivé à l’aube de ses trente piges, avec la curieuse impression d’avoir déjà beaucoup vu, beaucoup vécu, beaucoup aimé. Se regarder dans la glace, voir les vestiges déjà flagrants, du temps qui passe et se poser la question rhétorique du siècle: Et maintenant ? Que faire ? Et après ?

Être dans un des carrefours les plus décisifs de sa vie, un diplôme en poche mais rien de plus. Ni visibilité à long ni à moyen terme, ni compte bancaire fourni, ni maison, ni convictions inébranlables, ni projet de vie familiale, ni ambitions démesurées ni même une ébauche de plan de carrière.

Une seule idée en tête, être heureux mais pour ce faire, quel chemin entreprendre ? Quelles décisions prendre ?

Heureux, en fait, sont les gens qui intériorisent l’héritage culturel tel quel, sans se poser de questions, qui engloutissent les modèles préfabriqués, les sentiers battus, les traces dessinées d’avance par les générations antérieures, la vie telle que la concevaient les aïeux. Mais hélas, nous ne sommes pas comme cela. Nous sommes des êtres entiers, authentiques, aventuriers, terriblement instables, hostiles à tout engagement.

Il y a l’envie de divorcer du monde tel que vécu et d’épouser des causes inédites, d’embrasser les doctrines qu’il nous reste à découvrir, de plonger tête baissée dans les nuages qu’il reste à boire, seule issue pour jouir pleinement des printemps insouciants à venir et des rires en suspens embusqués ça et là.

Être prêt, chaque matin, au réveil, coincé dans des bouchons interminables, à faire demi-tour, à tout plaquer et à commencer une nouvelle vie.

Nous faisons partie de cette génération qui ne ressemble aucunement à celles qui ont précédé. Une génération qui souffre « d’insoutenable légèreté de l’être ».

A quoi ressemblera demain ? On se plait à garder intact ce point d’interrogation qui nous caractérise. L’aube des trente piges et la promesse des jours nouveaux est l’occasion rêvée de faire le bilan et de réfléchir.
Il ne faut pas grandir, c’est un piège.

Tout plaquer et devenir mzewdi, vendeur de mraweb à des badauds à l’haleine alcoolisée, disparaître et se réincarner en pingouin ou en caméléon, devenir écrivain ou quelque chose, quelqu’un d’indéfini, de flou.

Il y a dans l’incertitude de ce carrefour spatiotemporel, la jouissance, au moins, de savoir qu’une naissance est en train de se produire.

On quitte ses habits bien chauds pour d’autres atours, dont on ne connait toujours ni le style ni les couleurs.

S’endormir la bouche baveuse et les yeux hagards, l’âme errante. La grossesse n’est pas une maladie mais un état physiologique, disent les médecins. Mais l’accouchement est bouleversant. En attendant, l’immense surprise de voir enfin, de quoi les trente piges passées sur terre vont accoucher. Qui serons-nous demain ? Qu’adviendra-t-il de nos belles incertitudes ?

Dans le même contexte

Le choléra en attendant la peste

Abdessmad Cabet

Macron ne fait pas marcher la jeunesse tunisienne

Abdessmad Cabet

Mourir jeune, pourquoi ?

Abdessmad Cabet
Chargement...