Opinions Société

La mort programmée de l’école publique

Phénomène inédit en Tunisie, la ruée des parents vers les établissements scolaires privés, moyennant des sommes astronomiques à débourser annuellement.

Pourtant, l’enseignement public gratuit et généralisé est le fleuron des services proposés par la République Tunisienne. En témoignent par exemple, le nombre impressionnant de tunisiens admis chaque année dans les grandes écoles européennes. Le monde entier s’arrache les enfants de notre école publique. Une réussite éclatante qu’on ne risque plus d’observer dans les années à venir.

Ceci n’est pas le fruit du hasard mais celui d’une politique visionnaire des fondateurs de la République, parmi eux Habib Bourguiba, premier Président de la République Tunisienne, qui a fait de l’enseignement et de l’éradication de l’analphabétisme une priorité absolue, y consacrant prés de 7% du PIB national en 1967 et quasiment le tiers du budget de l’Etat.

Bourguiba avait déclaré en 1968: « Pour nous l’éducation est une fonction sociale, c’est à dire un facteur fondamental de notre entité collective et une responsabilité que doivent remplir, à titre égal, l’Etat, l’enseignant et l’enseigné. »

Qu’a-t-il bien pu se passer pour arriver à la rupture ? Quel séisme a-t-il bien pu fragiliser les fondements de cette politique historique ?

Il faut dire que la désertion de l’école publique n’est qu’un épiphénomène. Un symptôme de plus qui rend compte de la perte de confiance, de la fracture entre les citoyens tunisiens et l’Etat Tunisien. On n’a pas assez confiance en nos institutions pour leur confier l’éducation de nos enfants.

Ces dernières années, on ne compte plus les signes de déroute de l’enseignement public. Le niveau des élèves comme des enseignants est devenu médiocre. Les jeunes tunisiens ne sont plus les parfaits bilingues qu’ils étaient quelques décennies auparavant. Ils ne sont même pas de bons monolingues. Ne maîtrisant plus aucune langue, on peut les qualifier de génération « d’alingues », des muets doués de paroles, qui ne savent même plus exprimer leurs idées.

Les responsables ? Des défaillances à tous les niveaux. Explications.

Des programmes dépassés et une réforme de l’éducation qui tarde à venir, à laquelle personne ne veut s’attaquer sérieusement et dont tout le monde espère réaliser une récupération politique et « idéologique ». Un énorme chantier en suspens.

Une formation d’enseignants qui laisse à désirer. Un système de concours, pour accéder à la fonction publique (notamment le CAPES) complètement désuet mais défendu bec et ongles par l’Etat comme si c’était l’unique alternative.

L’administration des établissements incapable d’assurer un minimum de discipline, face à des élèves ingérables et des parents démissionnaires quand ils ne sont pas littéralement complices des frasques de leurs rejetons. D’ailleurs, on dénombre plusieurs agressions du personnel par des parents d’élèves chaque année.

Un taux d’absentéisme record des professeurs. Le ministre de l’éducation, Hatem Ben Salem avait déclaré en mai dernier que 6 milles certificats d’arrêt maladie de longue durée ont été fournis aux professeurs dont la majorité écrasante était signée par des psychiatres.

Le ministre était même allé jusqu’à annoncer – avant de se rétracter- que son département allait dresser une liste noire comportant les noms des médecins accordant des certificats médicaux de complaisance. Pratique illégale qui ne relève pas de ses compétences. Ce qui lui a d’ailleurs valu de se faire remonter les bretelles par l’Ordre des Médecins.

Autre coupable, le syndicalisme sauvage. Grèves interminables, revendications irréalisables, bras de fer musclé avec les autorités dont la plus grande victime est la formation des élèves. Ultime action: ne pas dévoiler les notes des élèves laissant des milliers de jeunes élèves dans le flou le plus total.

Résultat: L’éclosion d’un secteur très juteux, celui des établissements scolaires privés qui sont complètement débordés par la demande de parents d’élèves soucieux d’offrir à leurs enfants une éducation adéquate.

Il est urgent de s’attaquer à cette question prioritaire. La Tunisie a des ressources naturelles limitées et n’a pour unique richesse, que son intelligence. Ce qui est en train de se produire aujourd’hui, c’est purement et simplement la confiscation de son seul capital, le capital humain. On est en train d’enfanter un système inégalitaire, où seuls les plus nantis pourront accéder à un enseignement de qualité et où de ce fait, l’ascenseur social demeurera plus que jamais bloqué.

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1 commentaire

najoua zarrai octobre 17, 2018 at 00:36

Un article de haute qualité. Il fait appel à ce qu’on comprend du livre george orwell 1984.quand l’état devient l’ennemi du citoyen il attaque la langue en réduisant les adjectifs, les noms puis les verbes.un citoyen qui manque d’expression reste passif et sous le contrôle.

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