Billets

La Tunisie sur le divan

La Tunisie est fatiguée

Mal en point, le visage creusé de cernes, les paupières tombantes, les expressions inquiètes, perplexité, la démarche lasse, le corps émacié, le dos courbé, la Tunisie s’est présentée ce jour pour sa séance de psychanalyse.

Bien installée sur le divan, en face du vieux professeur qui sent la sagesse et la poussière, moustachu, ventru mais d’une élégance bien réelle quoiqu’anachronique. Parlez, je vous écoute. Comment vous sentez-vous ?

Je me sens fatiguée. Usée. Anxieuse, je souffre d’insomnie. Je n’arrive plus à me projeter. Je n’ai pas de visibilité. Mon présent est lugubre, mon futur est incertain. Ma vie est floue, inquiétante. J’ai mal à mes chiffres. Criminalité, taux de croissance, PIB, chômage, indice de bien-être, violences policières, transparence, cherté de la vie, inflation, surendettement… Rien ne va. Je suis comme un chanteur dont la voix est cassée, comme un écrivain qui ne sait plus écrire, comme un vieux clown qui n’arrive même plus à se faire rire lui-même. Je suis dépassée. J’ai des vertiges. Mes enfants me manquent de respect et pour cause, je n’ai même plus de quoi subvenir à leurs besoins. Ils me quittent un par un, vers d’autres cieux plus cléments. Le plus dur, professeur, c’est que je n’arrive même plus à les faire rêver. Je suis à bout d’arguments. Je suis triste de les voir partir mais au fond, je me dis, qu’ils seront certainement mieux ailleurs. J’ai mal à mes « régions de l’intérieur » que je néglige, honnêtement. Je suis trop occupée à soigner mes régions côtières pour chouchouter les autres. Je manque cruellement de rigueur. Mes idées ne sont pas structurées Tout est approximatif, chez moi, tout est « presque ». Je suis toujours à peu près, normalement, inchallah.

Je suis dirigée par des politiques amateurs, véreux, tout courant confondu, qui règlent leurs comptes par institutions interposées. Même quand il s’agit de combattre la corruption, ils ne s’attaquent qu’aux corrompus de l’autre camp et normalisent avec ceux qui leur tendent la main. Je suis shootée aux anxiolytiques, aux antidépresseurs, je plonge tête la première dans tous les paradis artificiels qui veulent bien m’engloutir. Je dois bien oublier que j’existe. Je peine à me lever le matin. Je me sens au plus bas.

Je n’ose même plus me regarder dans la glace. J’ai des problèmes d’identité. Je ne me reconnais plus. Le reflet de mon image m’effraie. Et pourtant, je trouve le moyen, de narguer les nations africaines et arabes, de me targuer d’être première en ceci et cela. Droits de la femme, libertés individuelles, démocratie. Je suis première d’une classe de cancres et je fais croire au monde que je me complais dans cette situation. Il n’en est rien, en réalité.

Monsieur. J’ail le mal d’être moi. Sinon, vous, ça va ?

Dans le même contexte

En Tunisie, la mort fait un tabac

Abdessmad Cabet

Les femmes en Tunisie, une espèce en danger ?

Mejdi Mtir

Colibe, une commission d’aujourd’hui

Mejdi Mtir

Laissez un Commentaire