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Le coût du « Non-Maghreb Uni »

Chaque année, des milliers de maghrébins se noient en Méditerranée dans l’espoir de débarquer en Europe. Les diplômés, eux, s’expatrient. Annuellement, l’équivalent de toute une promotion de la faculté de médecine ou d’une école d’ingénieurs se retrouve hors de nos frontières car ils ne trouvent que très peu de perspectives, dans leur pays, où une poignée de « dominants » monopolise les bons postes pour leurs rejetons et leurs protégés. La méritocratie et l’ascenseur social sont désespérément en panne. Selon une récente estimation de la Banque Mondiale, dix milliards de dollars de capitaux privés fuient la région chaque année et s’ajoutent au stock existant à l’étranger, qui avoisinerait les 300 milliards de dollars.

Les démunis comme les nantis subissent l’incapacité des décideurs à concevoir un projet commun pour le Maghreb. Alors que le monde connaît des bouleversements sans précédent depuis la Deuxième Guerre Mondiale, le Maghreb, lui, reste très loin derrière. Le commerce entre les trois États phares du Maghreb est de l’ordre de 1,8 % de leurs échanges extérieurs. C’est le taux régional le plus bas du monde, figurez-vous !

Peu d’études ont été faites pour évaluer les avantages dont bénéficieraient les peuples respectifs d’Afrique du Nord en cas d’ouverture de leurs frontières. Quand on réunit un Tunisien, un Algérien et un Marocain, les trois n’expriment qu’une envie, celle de pouvoir se réunir dans un espace, du moins économique et culturel, qui surpasse les divisions politiques historiques.

Le Maghreb possède de nombreuses ressources : du pétrole et du gaz en Algérie, du phosphate en abondance au Maroc et en Tunisie, une production agricole variée et souvent de qualité et des paysages magnifiques qui pourraient attirer des millions de touristes étrangers chaque année.

La jeunesse Maghrébine dispose d’une qualification qui a fortement augmenté depuis les indépendances respectives. Les élites maghrébines expatriées font le bonheur des entreprises et des administrations en Europe, en Amérique et au Proche-Orient. Le passage de taux de naissance et de mortalité élevés à des niveaux sensiblement plus faibles est acquis. Ceci offre au Maghreb des caractéristiques démographiques avantageuses.

Au vu de ces réalités, la Banque Mondiale estime que les frontières hermétiques entre les pays du Maghreb coûtent à chaque pays de l’Union du Maghreb Arabe, environ deux points de croissance. Le « coût du Non-Maghreb » est répartie selon des secteurs différents : énergie, banques, transports, agroalimentaire, éducation, culture et tourisme.

Prenons un exemple concret sur le coût du Non-Maghreb dans le registre énergétique. L’Algérie est le troisième pourvoyeur de gaz pour l’Europe. Le Maroc et la Tunisie détiennent à eux-seuls plus de la moitié des réserves mondiales de phosphates. Cette matière, pour être transformée en engrais, nécessite certains intrants en plus de l’énergie, ce dont l’Algérie dispose en abondance et à des prix très compétitifs. Imaginez donc un partenariat entre la Sonatrach algérienne, l’entreprise publique gestionnaire de l’industrie pétrolière nationale, La Compagnie du Phosphate de Gafsa Tunisienne et l’Office Chérifien du Phosphate Marocain, les deux entreprises nationales de phosphates. Cette collaboration pourrait faire du Maghreb la base de production d’engrais la plus compétitive du monde, entrainant un nombre considérable d’investisseurs des cinq continents, sans compter le nombre d’emplois à créer.

Pour le secteur de l’industrie automobile, c’est aberrant de ne pas voir émerger un fonds souverain Maghrébin chargé d’investir dans l’une des grandes écuries automobiles afin d’appuyer un transfert de technologie indispensable pour survivre aux cotés des autres Homo Sapiens ! Acquérir une part du capital de PSA Peugeot en exerçant un pouvoir diplomatique triparti. Monter une entreprise commune avec la France par exemple, construire des usines réparties sur la région et d’ici à 2022, produire le besoin du Maghreb en véhicules et viser l’export.

Examinons maintenant le coût du non-Maghreb dans le secteur de l’agroalimentaire. Le Maroc et la Tunisie exportent des produits alimentaires vers l’Europe et au-delà. L’exemple type est le développement des exportations d’huile d’olive tunisienne et le partenariat entre sociétés tunisiennes et espagnoles dans ce secteur et ce, sans oublier d’autres produits comme les dattes ou les vignobles. Comparez maintenant avec le volume d’échanges des produits agricoles dans la région. A moins que l’on ne considère la « zatla » comme un produit agroalimentaire, l’écart est effrayant ! Inutile de rappeler la similitude des habitudes de consommation alimentaire des Maghrébins !

Pour conclure, disons que sans ouverture des frontières, il n’y aura jamais d’utilisation optimale des atouts dont cette région dispose et que si les États ne dégèlent pas leurs relations, les problèmes communs resteront sans issue. Le refus des décideurs d’envisager le type d’unité stratégique évoqué auparavant tiendrait peut être à deux raisons : une volonté de garder le contrôle absolu sur les ressources de ces pays, et l’absence dans ce que l’on présente comme l’élite Nord Africaine, de personnes ayant la capacité d’imaginer de tels scénarios.

Le Non-Maghreb, au-delà du cout, c’est l’histoire d’un énorme gâchis…

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