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Opinions

Le virtuel aux frontières du réel

Le virtuel est en train de devenir le nouveau monde réel. Qu’importe que tu sois réellement « calme à la Badira » si tu ne le fais pas savoir au grand réseau web de l’univers, photos de pieds à l’appui. Si tu ne lui dis pas que tu l’aimes sur Facebook, l’aimes-tu vraiment ? Si tu ne nous montres pas ta bouche arborant un grand sourire, comment veux-tu qu’on sache que tu es heureux ? Le saurais-tu, toi-même ? Si tu ne partages pas sur le net, ta sérénité présumée, ton a priori bonheur et même ton insomnie, ton deuil, le reflux acide dans ton oesophage, ton malaise, ton bonheur ou mêmes tes pics de sérotonine, tes décharges hormonales, qui prouve qu’ils aient réellement existé ?

La vie ne se mesure ni en nombre d’années ni en moments à couper le souffle, mais en nombre de likes et de partages.

Le net a englouti la notion de vie privée, ton anatomie, ta physiologie, tes moindres faits et gestes, tes déplacements, sont autant de données qu’il convient de partager avec le grand Manitou virtuel, parce qu’autrement, s’en réserver c’est mourir.

Pour vivre heureux, vivions cachés. Mais pour vivre tout court, sommes-nous désormais condamnés à tout dévoiler. Tout doit se savoir. Dissimuler est un blasphème.

Personne ne sait réellement ce qu’il adviendra de toute cette banque de données, mais il semble inéluctable de tomber de son plein gré sous le joug des lumières virtuelles, qui n’oublient jamais.

Quand tu surfes sur le net, ton passage laisse des traces. Ces traces suffisent à ce que le Réseau Tout-Puissant te connaisse mieux que quiconque. Qu’il cerne tes gouts, ta tendance politique, la musique que tu aimes et même à prédire ton vote aux prochaines élections.

À qui profiteront toutes ces données ? À quel prix ? Pour quels desseins ?

Tout le monde est conscient de ces risques, mais impossible de ne pas se faire happer par le réseau, impossible de ne pas céder à l’irrésistible chant des sirènes de l’e-exhibitionnisme.

Un moment non-instagrammé avec de vulgaires filtres qui dénaturent les pixels, une rencontre non-snapchattée, une émotion non formulée sur un réseau social, sont morts avant que d’exister.

Le 21ème siècle, Fiston, c’est l’ère de ce qu’on appelle affectueusement « dataisme », religion numérique, dont on est tous, malgré nous, les apôtres sinon les messagers. Dans ce brouhaha, les adeptes du « mode avion », les déconnectés, sont les damnés, les marginaux, des morts vivants, que dieu nous en garde.

Si tu désactives ton compte sur les réseaux sociaux, qui dit que tu existes encore ?

Quand deux dimensions se télescopent, notre perception du réel est, fragilisée, voire pulvérisée. Tout ce monde érigé, toutes ces émotions, toutes ces relations, ces réactions, toutes ces informations, Fiston, qui te semblent si réelles, ne sont en fait qu’un mirage. Impossible aujourd’hui de démêler le réel de la réalité.

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