Actualités Économie Opinions

Le sempiternel casse-tête des entreprises publiques

Le rôle accordé à l’Etat dans l’économie et, par contrecoup, aux investisseurs privés est un sujet d’analyse majeur depuis la naissance de la science économique. Il fait actuellement l’objet d’un débat politique brûlant entre le gouvernement, les partis politiques et les syndicats avec en filigrane, le sort réservé aux entreprises publiques Tunisiennes. Un bref exposé permettra de mieux se positionner sur la question.

Les économistes admettent que l’Etat investit dans des entreprises publiques afin d’inciter le secteur privé à investir. Il joue ici son rôle de locomotive, notamment lors des crises économiques. L’état peut se permettre dans ce cadre, aussi d’investir dans des zones et des secteurs où l’investisseur privé est trop averse au risque. Il assure ici un minimum d’équité et pousse vers un équilibre du développement mais l’Etat intervient de la même façon, en tant que régulateur, pour éviter qu’un acteur privé n’ait la possibilité d’exploiter indéfiniment une rente au détriment du bien-être collectif. C’est dans cette logique que certains secteurs ne peuvent être abandonnés à l’initiative privée.

L’avantage principal de voir l’Etat participer en tant que monopole tient au fait qu’une entreprise publique monopolistique n’est pas au service d’actionnaires qui exigent la réalisation du profit maximal. L’entreprise publique est là pour assurer en premier lieu un avantage social complet pour la collectivité. Comprenez, par exemple, que l’installation d’un monopole privé dans la distribution d’électricité, dans l’entretien d’un réseau de chemins de fer ou de distribution des eaux, implique forcément l’interruption de tous ces services pour les populations qui vivent dans des zones difficiles d’accès : en effet, toute activité qui n’est pas rentable est supprimée !

En revanche, dans une entreprise publique, les dirigeants n’ont pas à rémunérer des actionnaires, et ils peuvent être incités à privilégier la qualité des services rendus. Alors les zones difficiles d’accès pourront être bien desservies, du moment que les bénéfices réalisés sur les segments les plus rentables du marché seront investis pour maintenir le service dans les segments non rentables. Avec la participation de l’Etat, le superprofit ou la rente des actionnaires disparaît et peut être rendue à la collectivité, soit par la baisse des prix, soit par l’investissement dans la qualité du bien ou du service produit.

Tout cela est bien trop beau, mais attention. Cette situation soulève à son tour des difficultés. Que faire quand une entreprise publique monopolistique se trouve en situation de déficit ? Qu’elle manque de liquidité fréquemment ou que sa productivité est faible par rapport aux moyens mis en place ? Les états financiers de la Société Tunisienne de l’Electricité et du Gaz (STEG) pour l’exercice 2016 montrent par exemple un résultat déficitaire de 354 millions de dinars et des impayés de l’ordre de 1 milliard de dinars !  La Société Nationale d’Exploitation et de Distribution des Eaux (SONEDE) se trouve elle-même dans une situation encore plus délicate.

Maintenant, observons le cas d’une entreprise publique opérant dans un secteur concurrentiel. Cette entité se trouve face à l’obligation de s’aligner sur un prix proche de celui pratiqué sur le marché concurrentiel où de nombreuses entreprises se disputent la clientèle. Or nous parlons ici de secteurs où, pour plusieurs raisons tel que la flexibilité du droit du travail, un tel prix ne permet pas de couvrir les coûts de production. Si le tarif public est trop bas pour équilibrer le compte d’exploitation de l’entreprise publique, c’est le budget de l’État qui devra combler le déficit. Alors, si l’entreprise est mal gérée, si l’emploi des fonds publics n’est pas suffisamment et correctement évalué, cette entreprise publique peut se transformer en gouffre financier qui engloutit des sommes que les contribuables ou l’État auraient pu employer plus utilement.

Les exemples ne manquent pas. Selon un rapport gouvernemental en date du 15 mai 2017, les entreprises publiques en Tunisie étaient au nombre de 104 en 2014, travaillant dans 21 secteurs de production et de services. 41 d’entre elles ont enregistré une perte de 1,881 milliard de dinars, depuis leur création et jusqu’à 2010. Ces pertes ont ensuite augmenté de 214,9 % entre 2010 et 2015. Les fonds propres de 29 de ces entreprises sont négatifs. Les causes ? Le même rapport a énuméré les principales causes : c’est en premier lieu des problèmes liés à la gouvernance. Ensuite, c’est le manque de vision stratégique claire pour le développement de ces entreprises et enfin la faible productivité de nos Homo-Tunisianous.

Alors, que faire pour combiner avantage du service public et incitation à la bonne gestion ? Ne peut-on pas maintenir une entreprise publique et la rendre florissante et viable ?

C’est en effet concevable, et pratiqué dans plusieurs nations développées. L’entreprise publique serait apte à concourir dans l’exploitation d’un marché avec les autres entreprises privées à condition d’être encadrée par une réglementation qui évite les inconvénients susvisés. Il faudra donc imposer une politique de gouvernance moderne, une charte de qualité. Fournir des investissements, dans l’infrastructure IT notamment et passer par une phase de restructuration et d’assainissement. En un mot pousser l’entreprise publique à adopter en partie le mode de gestion d’une entreprise privée.

Encore une question épineuse que le peuple Tunisien ne peut trancher, et dont l’issue dépend toujours des préférences et des rapports de forces politiques qui, à un moment donné, font pencher la balance d’un côté ou de l’autre mais la situation sociale et économique actuelle du pays tend quand même en faveur d’une intervention publique, qu’on le veuille ou non même si on a l’impression, qu’on nous prépare au fil des discours et des années, à l’idée de tout privatiser comme solution magique à ce casse-tête.

Dans le même contexte

La Grève des Jeunes Médecins : Jusqu’à quand ?

Naru

Les jeunes blouses blanches voient rouge

Naru

FIFAK, entre 7ème art et 7ème ciel

Abdessmad Cabet

Laissez un Commentaire