Art & Culture

Memento, le film et la philosophie

Je viens de découvrir – avec 18 ans de retard – le film Memento, chef d’œuvre signé Christopher Nolan.

Un thriller psychologique d’une esthétique accablante, déstructurée à dessein avec une architecture concentrique vers un « dévoilement » originel.

Leonard « Lenny » Shelby (Guy Pearce) aurait subi un traumatisme qui a engendré en lui une perte de la mémoire immédiate. En d’autres termes, au bout d’un quart d’heure, il oublie ce qui vient de se produire.

Le film est une réflexion profonde sur la quête de l’identité, de l’authenticité et la raison d’être dans un monde sans sens. Ce qui donne matière à plusieurs interprétations philosophiques.

Mais le néophyte Heideggérien que je suis, ne peut que se délecter d’une aussi belle illustration d’une pensée aussi complexe et ne peut omettre de voir une référence à Sein und Zeit (être et temps) : sans doute l’un des ouvrages philosophiques les plus importants de l’histoire de la discipline.

Jeté au monde sans passé et donc sans conscience propre, au sens de Bergson, avec l’avenir comme seul lieu possible d’accomplissement et de construction d’une « authenticité », Lenny est au monde, en dehors de toute causalité.

« Pourquoi suis-je là ?»

Cela importe peu, je suis là. Et là le verbe être est à concevoir comme un verbe d’action. Je suis là, révélé au monde qui se révèle à moi, sans cesse neuf, avec la routine comme seule arme pour en saisir la temporalité et l’« ek-stase » devant l’avenir et la projection de la vengeance comme seul puissance d’être.

C’est dans ce renouvellement, cette cession d’être, cette perspective du non-être que se dévoile au Dasein sa finitude et lui inflige l’angoisse d’être seul face au néant, l’angoisse de porter seul sa croix , de rouler sa pierre, d’être « subjectum » et de se révéler à soi, loin du confort d’une représentation pelliculaire du temps comme dirait Jankélévitch, ainsi que des stéréotypes dissimulant l’être.

Lenny est affranchi de cette temporalité au profit d’un rapport authentique à l’existence : débarrassé des pesanteurs du temps au profit d’une expérience véritable, délestée du souvenir qui viendrait s’interposer entre un dasein et le monde.

Une conception Augustinienne du temps où on est toujours au présent, mais ou l’ « ek-sistant » tout comme chez Heidegger est toujours « assez vieux pour mourir ».

Aussi aporétique que la pensée du maître de la phénoménologie soit, son questionnement de l’authenticité (Eigenheit) de l’être-là (Dasein) remet en question le prisme ontologique de la pensée humaine post-socratique et reste révolutionnaire.

Autres thématiques dans le film : la dévalorisation de l’expérience et de la liberté.
Lenny est aussi affranchi de l’expérience dont il ne reste que la mémoire et qui n’est qu’en cessant d’être. L’expérience dont il ne reste qu’une vague « interprétation personnalisée », adaptée à notre désir et qui de ce fait, n’a pas plus de valeur qu’un souvenir créé de toute pièce, qu’une illusion, engage le protagoniste dans une crise existentielle à la recherche de « faits » pour donner un sens à son monde, dans une approche solipsiste où le monde cesse d’exister quand il ferme les yeux.

Sauf qu’on se rend vite compte que les faits n’ont pas plus d’importance, pour Lenny que la liberté d’être ce qu’il a décidé d’être, libre de ne pas se résoudre à accepter une réalité déterminée, qu’il n’a pas choisie.

A la fin de l’intrigue quand Lenny a la possibilité de se libérer de son éternelle quête de vengeance, en faisant en sorte de se remémorer l’information capitale et tragique donnée par Teddy, celui-ci décide volontairement d’oublier ou de ne pas se souvenir (en référence à Memento) et désigne son salvateur potentiel comme homme à abattre.

Il désirait une réalité particulière et ne pouvait accepter un déterminisme inattendu quitte à combattre des moulins à vent. Condamné à la liberté comme dirait Sartre, il continue à porter sa dissemblance et à « être ».

Un film réalisé avec brio, esthétiquement très original et c’est le moins que l’on puisse dire. Un film d’une richesse thématique fascinante.

Cela va de soi que je le conseille vivement à tous les has-been qui 18 ans après ne l’ont toujours pas vu.

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