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Hommage à Nabeul, la naufragée

Je voudrais rendre hommage à quatre citoyens tunisiens, victimes anonymes des inondations de Nabeul, que les rares dépêches laconiques ont englobé dans le terme inhumain de bilan. « Le bilan fait état de quatre morts suite aux intempéries ». On ne connait pas leurs noms mais on sait que ni leur mort, ni leur vie, d’ailleurs, n’ont intéressé grand monde.

On ne sait pas l’âge ni le sexe, on ne sait pas s’il étaient mariés, s’ils avaient des enfants, s’il aimaient plus Cheb Salih ou Samir Loussif, s’il étaient plutôt vin ou bière ou eau de zemzem, gros ou maigres, on ne sait pas non plus dans quelles circonstances exactement ils ont perdu la vie et personne ne cherche à le savoir. On ne sait pas si les secours pouvaient éviter le drame. Si l’État a réellement fait ce qu’il a pu, à temps. Il n’y a que des bruits douteux qui circulent sur les réseaux sociaux.

On ne sait pas ce qu’ils faisaient là, on ne sait pas s’ils ont vécu heureux ou dévastés. On sait juste qu’il se seraient presque excusés d’avoir occupé une phrase mal-construite d’une dépêche trop pressée, entre un épisode de Choufli Hall et un documentaire sur l’accouplement des baleines.

Vous, les citoyens du « bilan qui fait état », vous purgez aujourd’hui la double peine d’avoir commis l’irréparable crime: avoir vécu en Tunisie, « le bateau ivre » de Rimbaud, un pays sans mémoire, sans respect, sans sérieux qui humanise infiniment plus ses bourreaux que ses victimes, qui engloutit ses enfants et ne s’en rappelle même pas le lendemain, en rotant son haleine fétide. Vous n’auriez pas dû.

Vous êtes partis, c’est un drame, une tragédie « malencontreuse », une tragédie sans lendemain, sans importance, sans honneurs, sans excuses. Il n’y a pas de responsables. Pas de causes. Ou peut-être la colère de Dieu, disent-ils, ou le rapport de bochra. Vous êtes un bilan anonyme. Les responsables de votre tragédie le sont aussi.

On ne vous dira pas au revoir ni reposez en paix. Vous n’aurez pas droit à des mentons tremblotants pour vous conduire dans l’envers du décor. Vous n’aurez pas droit à des oraisons élégantes, votre existence même est hypothétique. On n’en est pas sur, voyez-vous. Êtes-vous certains, d’ailleurs, d’avoir jamais existé ?

Chers humains, victimes du « bilan qui fait état », excusez-les. Excusez-nous. Reposez en paix.

Demain, Nabeul, la sinistrée, se réveillera, Nabeul, la meurtrie, pansera ses blessures. Nabeul se remettra debout. Mais alors, demeureront les questions douloureuses: Qui étaient-ils ? Pourquoi sont-ils partis ? Pouvait-on éviter le pire ? Qui sont les responsables de cette tragédie ? Que fera-t-on pour éviter que ce genre de drames se reproduise ?

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