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Notre haïssable révolution du miroir

Le 17 décembre on commémore, en Tunisie, le déclenchement du processus révolutionnaire qui a chamboulé tout le paysage politique.

Huit ans après, rien n’est moins flou. On peine à démêler le bigarré dans la grisaille ambiante.

Qu’est-il advenu des douces aspirations de démocratie, de liberté et de justice sociale ?

Ces huit années ont eu raison de beaucoup d’âmes rêveuses et ont fini par défaire bien des vocations révolutionnaires.

Et pourtant, naïf qui pensait que tout serait facile et que d’un claquement de doigts, un système équitable viendrait à remplacer les rouages de la dictature huilés par des décennies d’exercice du pouvoir.

Aujourd’hui, on nage en pleine laideur de l’ère des désillusions. L’ostracisme vis-à-vis du peu de révolutionnaires qu’il nous reste à compter, n’a jamais été aussi palpable et la nostalgie des années sombres est exprimée ça et là, avec des mots clairs et précis, sur un ton décomplexé.

« C’était mieux avant ! »

Et pour cause, cette révolution dérange plus que tout.
En plus des dictatures arabes qui perçoivent le printemps arabe comme une menace mortelle pour la pérennité de leurs régimes ultra-verrouillés, la population tunisienne semble exaspérée par le souvenir du luxe dont elle jouissait et qu’elle a du céder à contre-cœur et alors qu’elle n’avait rien demandé à personne, du fait des caprices d’une « bande de casseurs d’extrême gauche mêlés à des islamistes ».

« C’était mieux avant, tu as vu le prix du yaourt ? »

Personne pour remarquer que rien n’est assez cher pour la promesse de jours meilleurs, d’un avenir radieux, formulée dans les yeux des opprimés et des oubliés des dieux et de l’Histoire. Personne pour se rappeler le portrait omniprésent du Président, guide suprême de la Nation. Personne pour noter que la liberté n’a pas de prix et que la révolution se rêve et se bâtit, petit à petit. Cette révolution que le monde entier nous envie en dépit des apparences. Personne pour mesurer tout le chemin parcouru depuis ces huit années de démocratie naissante.

Mais ce qui rend cette révolution haïssable par dessus tout pour le commun des tunisiens, c’est qu’elle a renvoyé le peuple tunisien à l’authentique laideur de son image et qu’elle lui suggère de se poser les bonnes questions pour avancer. La stagnation est confortable comme on se vautre dans le fauteuil moelleux de ses certitudes et la suffisance de son ignorance.

Au fil des décennies de dictature, le régime a dépeint son peuple comme un groupe d’individus civilisés, intelligents, cultivés, intègres et responsables. Le départ brutal du dictateur et l’évaporation aussi rapide de la peur du gendarme, a interposé entre nous et les filtres « instagrammés » de la défunte autocratie, un miroir.
« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau peuple ? »

Comme un miroir ne « réfléchit » pas avant de renvoyer l’image qui se tient en face, il nous a dit sans superlatifs et dans une exemplaire nudité, nos imperfections, nos vices. La saleté, l’incivisme, la cupidité, la soif insatiable de pouvoir, les combines, le népotisme, la corruption à tous les niveaux, la violence…

En réalité, nous n’étions pas à l’image que brossait de nous le dictateur. On était tous à l’image du dictateur.
Cette maladie qu’on a fini par attraper n’est pas incurable mais le processus de soins commence par une étape cruciale: le diagnostic. On ne peut guérir un mal dont on ne connait pas la nature.

Aujourd’hui, le peuple tunisien est en train de se refaire une santé, de renaître de ses cendres. Bien sûr qu’aux grands maux, les grands remèdes. La Tunisie a mauvaise mine, elle perd ses cheveux et maigrit à vue d’oeil. Mais personne, encore moins les peuplades encore coincées dans leurs chimères, ne peut nous enlever ces étoiles dans les yeux de la Nation, en pensant que le traitement suit son cours et que la guérison ne saurait se dérober indéfiniment à nos destinées.

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