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De quoi l’UGTT est-elle le nom ?

Cet article n’est pas un pamphlet incendiaire. Nous ne  voulons pas non plus nous dresser en défenseurs aveugles de la centrale syndicale, actuellement décriée par l’opinion publique.

Il s’agit de comprendre, avec du recul et sans parti pris, en revoyant des faits historiques, l’institution qui se cache derrière l’acronyme U.G.T.T, dans sa complexité ainsi que les rapports tumultueux qu’entretient avec elle, la société tunisienne.

Fondée en 1946, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, a inspiré la naissance de ses homologues marocaine (Union Marocaine du Travail) et algérienne (Union Générale des Travailleurs Algériens), une décennie plus tard.

Avant l’indépendance, l’UGTT était clairement impliquée dans le Mouvement National. Dans ce cadre, l’assassinat par la Main Rouge le 5 décembre 1952 de son secrétaire général et militant nationaliste, Farhat Hached, n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres.

 

Cette participation active à la libération du pays du joug du protectorat français a amorcé dans l’imaginaire tunisien, l’engouement populaire qui a, depuis, entouré l’organisation syndicale.

L’indépendance acquise, l’UGTT, forte de son capital militant émancipateur, a su grandir, et avec elle, ses contradictions. En effet, des décennies durant, cette organisation a entretenu avec les autorités des rapports ambivalents. Tantôt soumise et même intégrée dans les appareils de l’Etat, tantôt, incarnant un authentique contre-pouvoir. Ce courant protestataire prenant le dessus en temps de crise.

En dépit de cette dualité, l’UGTT a su tout de même au fil du temps appuyer et encadrer la majorité des mouvements sociaux qui ont secoué le pays. Ceci a contribué à renforcer l’image populaire d’une forteresse qui s’interpose entre l’autocratie rigide et brutale et les revendications fragiles des travailleurs. Ce qui a valu à la centrale syndicale quelques épisodes de bras de fer musclés avec le pouvoir.

Les contradictions au sein de l’Union ne se résumaient pas à sa relation avec le pouvoir. L’UGTT, c’est même l’histoire complexe d’innombrables contradictions. Celle entre son rôle revendicatif, social et son rôle politique parfois de médiation, parfois de politique partisane. Entre sa résistance à l’Etat et sa soumission. Entre ses velléités belliqueuses, sa tendance à l’affrontement et sa volonté de négocier. Entre sa structure pyramidale de décision et l’influence majeure de la pression de ses structures intermédiaires ainsi que de ses bases. Entre son légalisme rigoriste et son fonctionnement interne parfois flou et tortueux. Entre l’omniprésence des femmes au niveau des syndicats et leur quasi-exclusion des structures intermédiaires et centrales.

Lors du soulèvement populaire spontané et dépourvu de leader qu’a connu le pays en décembre 2010, l’UGTT a d’abord eu une attitude attentiste, observant l’évolution des choses avant de se positionner ouvertement puis réformiste en tentant d’éviter l’affrontement et en cherchant à obtenir des compromis du pouvoir pour enfin tenir une position radicale en se pliant aux revendications populaires, décrétant aux derniers jours de règne de Ben Ali, la grève générale. La centrale syndicale a pris le temps de jauger la rue et sa furie, d’encadrer sa grogne avant de la chapeauter et d’adopter le soulèvement, complètement.

 

Là encore, après le 14 janvier 2011, le vent en poupe, l’UGTT a été amenée, dans un contexte d’affaiblissement sans précédent de l’Etat, à jouer un rôle majeur dans le maintien des institutions et du processus de démocratisation. Intervenant dans les questions sociales, politiques internes et même internationales. Désamorçant les crises, lançant des initiatives de salut, appelant ses affiliés à gagner la rue, par moments. L’UGTT a été omniprésente dans l’espace public et le paysage politique. D’aucuns la qualifient, non sans un brin d’amertume, d’Etat dans l’Etat.

Cette implication lui a permis d’obtenir, en compagnie des autres acteurs du Dialogue National, qui a, selon de nombreux observateurs, évité à la Tunisie un bain de sang, un historique Prix Nobel de la paix, décerné au quartette tunisien en 2015.

L’UGTT est actuellement au centre d’une crise politique abyssale, opposant notamment les partis au pouvoir au chef du gouvernement, Carthage à la Kasbah. L’organisation exige le départ immédiat et sans concessions de Youssef Chahed, dont elle dresse un portrait catastrophique, et menace, pour ce faire, de la grève générale.

Dans les rues, dans les administrations, dans les médias, partout où l’on entend les gens dialoguer, on perçoit l’hostilité envers l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens.

Et pour cause, l’omniprésente centrale syndicale veut donner son avis et peser sur chaque décision, chaque petit pas qu’entreprend le pays. Vu son poids et son influence, les protagonistes de la vie politique l’invitent volontiers à prendre part dans chaque différend qui les oppose à leurs adversaires politiques.

Dans les rues, dans les administrations, dans les médias, partout où l’on entend les gens dialoguer, on perçoit l’hostilité envers l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens.

C’est ainsi qu’on a vu Noureddine Tabboubi, le Secrétaire Général de l’UGTT faire des allers retours incessants entre Carthage et la Kasbah et multiplier les déclarations de guerre et les discours incendiaires. Aux dernières nouvelles, un « cessez-le-feu » avec la Kasbah serait imminent, à croire les poignées de main et les sourires sereins des dernières rencontres, au grand dam du Président de la République.

Après avoir passé en revue des passages de son histoire ainsi que son rôle mystérieux dans la vie politique du pays, on ne sort que plus perplexe. L’UGTT est-elle une centrale syndicale au sens propre du terme ? Un parti politique qui ne dit pas son nom ? Un acteur majeur de la société civile ?

Surement, un peu de tout cela.

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